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Les larmes de la mémoire

J’aime ces gens étranges.
Des trous de plus en plus profonds se creusent dans leur mémoire.
Des trous qui se remplissent de peurs, présentes ou passées, de plaies jamais guéries.
Des trous qui délogent les interdits et les normes, d’où émergent des élans de vérité.
Cette vérité commune à tous quand les masques ont fondu.
Vérité nue, crue, intolérable, parfois cruelle.
Vérité qui aime et déteste sans contrainte.
Ce que la raison camoufle, l’Alzheimer le fait éclater au grand jour.
L’inconscient se lézarde.
Les blessures enfouies refont surface.
Les photos flétries reprennent vie, comme les rêves révèlent ce que nous taisons le jour.
Le temps passé devient présent.
Et le présent n’est que l’instant.
J’aime ces gens étranges.
Leur raison déraisonne.
Ils sont les délinquants de la comédie humaine.
Le coeur ne fait pas d’Alzheimer.
Il capte l’émotion et oublie l’événement.
Saisit l’essentiel et néglige l’accessoire.
Sent la fausseté des gestes et des paroles.
Fuit le pouvoir et réclame la tendresse.
Plus je partage leur vie, plus je sens des trous tout aussi profonds à l’intérieur de moi.
On les dit confus et pourtant, à leur insu, ils me reflètent crûment mes parts d’ombre et de lumière.
Deviennent mon propre miroir: miroir de mes peines camouflées, de mes désirs enfouis, de mes fantaisies réprimées, de ma liberté aux ailes cassées.
J’aime ces gens étranges.
Ils ont le mal de leur enfance comme on a le mal du pays.
Ils cherchent, cherchent... jusqu’au jour où leur silence devient un cri insupportable.
J’aime ces gens étranges.
Comment arriverai-je à vivre sans eux?
Comment? Comment?

Marie Gendron (1999)

 

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